Je suis pour la création d'un centre gauche, social, libéral et écologique, qui
appuie ses valeurs et ses projets sur la société civile et l'innovation.
Aujourd’hui la France a besoin d’un centre. Nous vivons à chaque élection
nationale une alternance de la gauche à la droite, puis de la droite à la
gauche. Et à chaque fois, le balancier repart fortement dans un sens contraire,
les lois précédemment votées et commençant à faire leur effet sont abrogées ou
vidées de toute signification.
Un centre capable de gouverner lui-même, en s’alliant si nécessaire et selon les
moments ou les sujets avec l’un ou l’autre camp, permettrait d’éviter les
violents mouvements de balanciers comme les retours en arrière et de réaliser
les changements structurels nécessaires en inscrivant l’action politique dans le
plus long terme.
Mais il n’a jamais été possible sous la cinquième République, de faire
politiquement exister le centre. Ceux que l’on appelle « centristes » et que
l’UDF représente assez bien depuis près de trente ans se situent en réalité, par
leurs traditions, leur manière d’agir et l’électorat qu’ils influencent au
centre droit. Le centre gauche, pour sa part, n’a jamais pu s’affirmer, les
radicaux de gauche, qui auraient pu le représenter étaient trop faibles
idéologiquement et électoralement et surtout ne se sont jamais comportés comme
tels, s’étant toujours considérés comme partie prenante de la gauche. Or, un
centre véritable ne naîtra- mettant ainsi un terme à la bipolarisation rigide de
la vie politique française - que s’il peut marcher sur ses deux pieds, regrouper
ou fédérer les centristes des deux bords, permettre à ces deux sensibilités
d’échapper à leurs camps respectifs.
Ce temps est peut-être venu aujourd’hui et on peut penser que la naissance de ce
troisième pôle que constituerait un centre équilibré et attractif est possible.
Les conditions qui le permettraient semblent pouvoir être réunies...
Le centre gauche et le centre droit ne sont plus, sur un plan théorique, séparés
comme ils pouvaient l’être il y a 10 ou 15 ans.
Par ailleurs, et ce n’est contradictoire qu’en apparence, la gauche et la droite
institutionnelles actuelles ont tendance à se radicaliser, à ignorer l’une
l’efficacité économique, l’autre l’exigence sociale, à se déporter vers leurs
extrêmes et à préconiser l’une et l’autre des solutions excessives qui agissent
comme des repoussoirs sur les modérés ou les réalistes des deux camps. Les pôles
dominants perdent ainsi leur capacité d’attraction et de rassemblement ce qui
rend les marges plus libres de leurs mouvements. Cela est évident à droite et
l’UDF montre tous les jours son éloignement vis-à-vis de l’UMP. Cela commence à
apparaître à gauche où la sensibilité de centre gauche, se reconnaît peu de
choses en commun avec des partis de gauche qui hésitent à soutenir l’ambition
européenne, se méfient du marché et des entreprises, négligent l’exigence
écologique, choisissent l’assistance contre la responsabilité, le conservatisme
contre la réforme. Le centre gauche a le plus grand mal à se considérer encore
comme un élément de cette « union de la gauche », ou de cette « gauche plurielle
» refermée sur elle-même et ses dogmes, qui n’a su s’adapter ni à l’évolution du
monde ni aux nouvelles attentes sociales.
Si la polarité des extrêmes est moins forte, encore faut-il que l’attractivité
du centre existe. Cela devient le cas, dans la mesure où aujourd’hui le centre
gauche et le centre droit ne sont plus une gauche affadie ou une droite timorée.
Ce n’est pas la gauche ou la droite en plus mou, en plus flou, mais une pensée
affirmée, avec des lignes de force que sont : l’ouverture sur le monde, le choix
du développement durable, la défense passionnée de la construction européenne,
la mise en oeuvre de l’autonomie et de la responsabilité individuelle, la
solidarité et l’équité comme condition d’une réelle égalité des chances, la
réforme d’un Etat qui doit être allégé et rendu plus efficace, la rénovation de
services publics qui ne peuvent refuser une concurrence régulée, la
régionalisation, la démocratie participative et l’extension des pouvoirs de la
société civile, la lutte contre les privilèges et les statuts qui limitent toute
possibilité de dynamisme et de mobilité de la société.
Idéologiquement un centre réformateur et qui refuse la « pensée borgne » existe,
doté de deux sensibilités compatibles qui ont trouvé lors de la récente campagne
référendaire, des occasions de rapprochement et de coopération. Reste à créer la
condition qui pourrait lui donner une existence politique. Cette dernière
condition, comme on l’indiquait plus haut, c’est la création puis le
renforcement d’un centre gauche, social, libéral et écologique, clair sur ses
valeurs, appuyé sur les acteurs sociaux, décidé à échapper à l’orbite de l’union
factice d’une gauche archaïque et sans projet, pour rechercher les moyens d’une
coopération avec le centre droit. Un centre gauche qui soit assez fort pour oser
s’émanciper de la tutelle du parti socialiste (qui ne peut assumer publiquement
son social libéralisme) et ne pas craindre, en s’alliant au centre droit, de se
faire phagocyter par lui. Assez fort aussi pour donner confiance à ce même
centre droit, et lui donner le courage de couper les ponts avec l’UMP, parce
qu’il saura pouvoir retrouver sur sa gauche ce qu’il perdra sur sa droite en
terme de soutien électoral.
Tribune publiée dans le Monde par les animateurs du réseau GENERATIONS EUROPE
(Marc d'Héré et Gabriel Cohn-Bendit)